Toxiques mes poissons ? Non, je suis bien persuadé d’avoir identifié des frombles de vase. Un routard de la nature comme moi ne se laisserait jamais aller à le confondre avec son cousin toxique le fromble des roseaux. La teinte des pics terminant les segments de la nageoire dorsale sont sans ambiguïté pour qui connaît ce détail.

Ceci dit, je me sens plus au fond du trou qu’au sommet de ma forme. J’ai dû passer trop longtemps face aux embruns, à la proue, pour nourrir mes compagnons. Vu la reconnaissance témoignée au moins par l’un d’eux, en valait-ce vraiment la peine ? Allongé au fond de la barque, j’entends les marmonnements mécontents du poète qui comptait conter comptines et qui au lieu de ça a retrouvé la raison et sa rame, et rythme véhémentement son mécontentement des talons sur le fond de la barque.

Puis ils s’estompent, je ne les entends plus, je somnole, le roulis de l’esquif m’entraîne dans un semi éveil qui prélude au sommeil. Les branches des arbres de la rive que j’entraperçois entre mes paupières entrouvertes dessinent des arabesques semblables à celles de la première page du carnet. Mon carnet. LE carnet. Ne manque que le mot « Thirismus » au cœur des courbes que m’offrent les frondaisons. Mais je sombre dans un profond sommeil, que j’espère réparateur, sans l’avoir vu apparaître.

Ces impressions nées pendant mon demi-sommeil restent très présentes à mon esprit bien après le réveil brutal occasionné par la transe de Selmy. Je décide de prendre le temps dès que possible de regarder mon carnet avec un œil nouveau – et allongé sous les arbres du Thrisme: Peut-être la vision à peine esquissée reviendra-t-elle se dessiner plus nettement?

Galgor interrompt le cours de mes pensées pour attirer mon attention sur la litanie rythmique qui s’élève des bois bavards. Je crois soudain reconnaître une cadence qui m’a été décrite par un étrange voyageur il y a bien longtemps. Belbork l’Esotérique. Le phénomène célébré par les Grinvolts sur ces battements frénétiques m’avait paru si peu crédible à l’époque. Et leur narrateur si fou à lier. Etre capable d’inventer de telles choses.

Pourtant, divers éléments épars se renvoient des échos dans mon esprit, des pièces de puzzle semblent s’assembler.

La nuit tombée si vite hier, après une journée si courte. En plein mois de Solny, qui devrait voir les jours les plus longs, l’apogée du soleil. Un équinoxe d’été?

La boussole qui m’indiquait un nord, l’ombre du mât à midi qui en désignait un autre sur le navire peu avant notre débarquement.

Les éléments déchaînés, conséquence du désordre des repères.

Cette île apparue où là carte n’en indique pas, une incohérence géographique? Non, une erreur de lecture cartographique. Et pour cause!

Ce ne peut être que ça!! L’inversion des pôles. Ce phénomène rarissime qui ne se produit, d’après ce que je pris naguère pour une légende, que toutes les 259 générations.

Le septentrion lunaire est en train de se substituer au nord polaire. Le sud passe à l’ouest.
Nous voici condamnés jusqu’à la fin de l’aventure à pivoter nos cartes, à attraper des torticolis pour lire les noms des villes et contrées. Quel handicap pour notre quête.

« NON », hurlé-je alors en réponse à la question de Galgor, « nous ne pouvons pénétrer dans la forêt maintenant, nous nous perdrions à coup sûr. Poursuivons sur la rivière, c’est le seul point de repère à peu près fiable pour l’instant. Prions pour que Mapce n’ait pas quitté Ottlecop, peut-être pourra-t-il nous aider. »

S’ensuivent des explications qui provoquent sur le visage de Galgor la même perplexité que celle avec laquelle j’avais accueilli les propos de Belbork il y a des années. Comme sur celui de Rapsody qui l’a rejoint à mes côtés, car à ramer seul il tournait en rond.

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