Alors que le miracle musical s’estompe, vos têtes continuent de bourdonner de la plus étrange des manières…
Vous voulez dire quelque-chose, et vos mots, avant d’être formulés, sont interrompus par des voix balbutiantes entendues à l’intérieur même de votre crâne. Des mots à demi formés ricochent entre vos deux oreilles, rendant la formulation même d’une pensée malaisée et obscure. Comme si vous parliez dans une salle exigüe et pleine de bruits.
Conscients d’assister à une nouvelle manifestation du pouvoir de la grotte, vous laissez passer un temps, calquant votre respiration les uns sur les autres. Concentrant votre attention sur le flot de pensées déchaînées, vous comprenez peu à peu qu’il s’agit, collectivement, de faire le vide. Vous lâchez prise, observez sans relever les éclats de pensée qui surgissent dans votre champ de perception. Vous les laissez couler, se dissoudre dans une observation sereine et quelque-peu béate…
Alors que vous pensez avoir atteint le degré d’écoute nécessaire à la maîtrise de ce phénomène magique, une voix inconnue résonne fortement en vous, vous faisant relever avec un sursaut !
« Par les entrailles de Vraggor le putride, quel rêve étrange ! Y avait cette musique, qui se changeait en vague gigantesque, et elle devenait un dragon qui m’emmenait sur son dos, et Y me donnait à manger ses cornes (de gazelle), qu’avaient un goût si exquis qu’on aurait dit de la joie comestible, comme quand j’ai abattu mon premier gobelin, et alors y pleuvait de l’or et des pierres précieuses, et j’creusais, creusais, créusais jusqu’au cent’ du monde, y avait des êtres étonnants et toute ma famille me retrouvait, et y m’offraient une arme somptueuse, une dague j’crois, et j’étais si heureuse que j’en pleurais des papillons; alors on rentrait le long d’un chemin en paix, parmi les champs et j’étais, étrangement, satisfaite de ce retour au calme… au calme, au calme… quelle est donc cette voix étrangère ? Ah, non, c’est la mienne, heu, la notre ?
Quelle notre ? »
Émergeant de derrière un cristal volumineux, une petite humanoïde aux cheveux en bataille émerge d’une couverture telle un rongeur déboussolé.
Vous voyez une hobbitte émerger tout à la fois de ladite couverture, d’un profond sommeil et d’une anfractuosité que vous n’aviez pas déceler, étant tout à la fois concentrés et absorbés par votre expérience musicale. Elle n’a pas l’air de vous considérer comme une menace hostile vu qu’elle commence tranquillement la première et traditionnelle collation pré-petit déjeuner. Vous ne pouvez vous empêcher de remarquer son armure burinée, son épée (ce qui est plutôt attendu en ce genre d’endroit) mais aussi ses chaussures ???
Vos pensées fusent, de nouveaux déchaînées, et il apparaît rapidement que la nouvelle venue n’est pas un danger immédiat. En quelques clignements d’yeux elle vous relate son périple :
« Salut la compagnie, dit-elle après avoir noué ses cheveux ébouriffés, z’êtes perdus ? Z’avez besoin d’aide pour sortir et vous en sortir ? J’peux vous rendre service puisque vous m’avez joué une berceuse. J’ai pas très bien dormi c’te nuit mais ça m’a fait un bien fou. Merci. Ca m’a mis de bonne humeur et rappelé d’bons souv’nirs.
Mois, j’suis pas musicienne. Tout c’dont je sais jouer, c’est d’mon épée. C’d’ailleurs pour ça que j’suis là. Visiblement, y aurait 4 guerriers Grinvolts qui s’sont faits avoir comme des bleus par une espèce de reptile. J’me suis dit qu’y aurait pt’ête des trucs à récupérer au niveau montures et bardas. J’suis un peu à court depuis qu’j’ai débarqué. C’pas que j’saurais pas m’en arranger de la bestiole. J’ai d’jà vu pire quand je bourlingais au large mais puisque z’êtes là, alors pourquoi pas. Y en a parmi vous qu’ont l’air d’savoir par quel bout on tient une lame… J’comptais la prendre au débotté après une bonne nuit de repos. C’est pt’ête pour ça que j’ai pas bien dormi à la réflexion… ça, et le fait de dormir autrement que bercée par le roulis . J’aime pas le renfermé mais bon, quand on peut pas faire autrement… Et puis, ces reptiles, c’est le genre de saletés que j’aime encore moins ».
Au bout d’un temps indéterminé, les trois semi-hommes font, en guise d’alliance, ce qu’ils savent le mieux faire : préparer un repas ! En moins de temps qu’il n’en faut pour le penser, les bouteilles et les pains de route sont sortis, les nappes déployées et les écuelles remplies. Pour un peu, on oublierait que vous êtes au fin fond de boyaux obscurs, et que le titre de cet article ne mentionne pas une étrangère mais bien un étranger…
« Ohé ? Ohé, vous êtes toujours là ? »
Crissant sur vos tympans comme une rape rouillée sur une ardoise stridente, la voix vous rappelle à l’étrange réalité : des heures ont passé depuis que vous avez proféré votre dernière parole à voix haute !
Ces souterrains sont décidément plus remplis qu’ils ne le paraissent… Quelques pas circonspects vous ouvrent la perspective d’un renfoncement dissimulé derrière la Géode, ou semble se tapir un homme répugnant, aux cheveux longs et à la barbe sale. Il lève un bras pour se protéger de la lumière de vos torches et éructe avec une voix qui n’a plus l’habitude de servir :

« Ah vous voilà ! Il me semblait que j’entendais quelque-chose ! Est-ce que vous êtes venus pour me sortir de là ? Vous avez terrassé le vilain sorcier ? »
Que faites-vous ?
