Nous étions 4 sur la barque. Le quatrième ne peut être que moi :

Bonjour voyageurs.

Je me nomme Selmy, le diminutif de Ser Selman Mylory. Mais il y a bien longtemps qu’on ne me sert plus du “Ser”, ni du cerf d’ailleurs. Car non seulement, je ne suis plus noble, mais je suis devenu végétarien.

J’ai consacré mes 40 premières années à servir mon roi (seigneur, empereur, comme tu veux Paul), j’ai été un fier soldat, un valeureux capitaine, un modèle de droiture et de transparence.

Ma carrière était toute tracée : j’étais destiné à devenir diplomate.

Seulement, il y a 17 ans, lors d’une expédition dans le Thrisme, je fus frappé par une pernicieuse malédiction, une maladie incurable dont les principaux symptômes sont la perte du goût et une absence de sensation de satiété.

En 2 mois, j’ai pris 50 kilos en mangeant tout, et surtout n’importe quoi.

J’ai perdu mon poste, mes amis, mes richesses.

Je me suis exilé, loin des hommes, loin des villes.

Après plus de 10 ans de méditation, je suis toujours souffrant, mais j’ai réussi à dompter la malédiction. Saurais-je dompter le Thrisme?

Ser M.J., je pense que le bâton de parole te revient.

Pas une minute à perdre, les vagues sont de plus en plus fortes.

Si nous devons emprunter la falaise, on peut dire adieu à la barque. Donc, la seule solution semble de remonter la rivière malgré les courants contraires.

Nous rassemblons nos affaires, c’est à dire, pas grand-chose. Je trouve çà et là de longs bâtons qui pourront aider : il n’y a pas de rames pour tous.

Je place la barque en direction du nord, je fais monter mes compagnons, même s’il y avait parmi eux des indécis. Pendant qu’ils rament, je pousse la barque puis monte à l’intérieur dès que le niveau d’eau atteint mes hanches.

Portés par une vague bienvenue, nous voilà en route pour l’inconnu.

Tout le monde va bien ?

Ladro, tu penses pouvoir pêcher pendant le voyage ?

Puisque vous n’arrivez pas à ouvrir ce foutu coffre, et que cela fait plus de 2 heures que je rame, je suis d’accord pour amarrer la barque le long de ce tronc d’arbre couché sur la rive gauche de l’îlot.

La pluie ne semble pas se calmer. Un bon feu ne peut nous faire du bien.

Et si on profitait de ce moment plus calme, pour se répartir les tâches : Galgor et Ladro, vous semblez habile à jouer le rôle de l’intendant. Lequel de vous se dévoue ?

Rapsody, nous avons presque les mêmes aptitudes, je te propose le rôle de Serre-file, j’endosserai celui d’Eclaireur.

Dites-nous, Oh Grand Esprit des Bois Bavards, Magnanime et Juste, plus connu sous le nom de M.J. (Magnanime et Juste), qu’y a-t-il dans ce coffre ? Que dit la carte ? Vaut-il mieux continuer par la rivière ou par les terres ? Et cette île, pourquoi ne figure-t-elle pas sur la carte ?

Si la musique apaise les esprits et motive les troupes, elle semble aussi avoir un effet bénéfique sur la météo. La tempête s’est éloignée, la pluie s’est arrêtée peu à peu. Il ne manque pas grand-chose pour que le soleil perce les nuages.

Au milieu de la barque, je somnole, je rêve… Ou… Sont-ce des souvenirs ? Je suis déjà passé par ici, il y a bien longtemps. Les forêts de part et d’autre étaient moins denses mais les odeurs demeurent les mêmes. Ces tambours, … oui, je connais ce rythme, je connais ce peuple… J’ai connu ce peuple. Mais pourquoi ai-je l’impression qu’une chose m’échappe ? Est-ce la fièvre qui brouille mon esprit ? Pourquoi mon passé semble si flou ? Pourquoi ai-je la sensation d’oublier une chose importante ?

Ai-je les yeux fermés ? J’ai pourtant l’impression de voir défiler le paysage. Des arbres tous identiques, un saule, un autre saule, encore un saule, … Si je compte les saules, vais-je me réveiller ? Un saule, deux saules, trois saules, quatre saules, cinq saules, un gommier des rivières, six saules, … Quoi ! Le gommier rouge !

Je me relève d’un bon, et manque de faire chavirer notre embarcation. Vite, à droite ! Quittez le lit principal ! Je ramasse le bâton près duquel j’étais couché pour aider mes amis à contourner l’amas pierreux invisible pour qui n’en a pas connaissance. Vite, nous allons accrocher la coque.

Même si mes compagnons me prennent pour un fou, ils s’affairent à rejoindre la rive gauche de la rivière. Un bruit désagréable sous nos pieds nous fait craindre le pire, mais nous continuons de progresser à tribord. Ouf !

Je m’effondre à nouveau.

Galgor, ne me regarde pas comme ça ! D’ailleurs, je ne vois plus ton visage, mes rêves éveillés emplissent à nouveau mon esprit. Ai-je rêvé ce qui vient de se passer ? Le gommier rouge existe-t-il encore aujourd’hui ?

Je cherche à me raccrocher à un souvenir.
Suis-je déjà venu ici ?
Quelle est cette communauté ? Des Grinvolts ? Quelqu’un vit-il encore ici ? Y a-t-il des traces récentes ?
Peut-on estimer le nombre de personnes qui pouvaient, ou peuvent encore occuper ce lieu ?

J’approche lentement, à l’affût du moindre bruit, du moindre mouvement.
Je franchis le cercle.
Que sont ces pensées étranges qui me traversent l’esprit ?
Elles me guident vers une pierre que je soulève.
Une inscription : “Fais demi-tour, car ceux que tu aimes sont derrière toi !”

Je me concentre sur les Peuples du Thrisme. J’utilise mes talents d’Erudit pour tenter de me souvenir si ce lieu est dangereux pour nous, et en quoi il l’est ?

Comment peut-on rendre hommage aux dieux que cette communauté honore ? Quels gestes malencontreux vaut-il mieux ne pas commettre ?

Dites M.J., cela me rappelle-t-il quelque chose ?

(Aparté : Si je fais demi-tour, je ne verrai que 3 esclavagistes qui n’ont même pas pitié d’un pauvre vieillard malade. De là à dire que ce sont des amis.)

(Aparté N°2 : Je ne sais pas trop si mon talent d’Érudit me permet d’inventer des choses, ou s’il n’est utile qu’à interroger le M.J.)

Où suis-je ?

J’ouvre les yeux. Devant moi, une femme me parle, elle a une trentaine d’années, les yeux très clairs, de long cheveux blonds et ses mains sur mon visage sont comme un pansement contre mes maux. Sa voix est hypnotisante, réconfortante, et reconnaissable entre mille. Zlabaya ? Zlabaya, c’est toi ? Tu n’as pas changé. C’est moi, Selman Mylory, mais aujourd’hui tout le monde m’appelle Selmy. Quel bonheur de te revoir ! J’aimerais te présenter tous les honneurs que je te dois, mais je me sens si faible, si… absent.

Est-ce vraiment toi ? Suis-je encore en plein rêve ?

Cette terre qui autrefois m’a volé ma vie est en train de me précipiter vers la mort. Pourquoi suis-je revenu ? Quand j’ai entendu qu’il était de retour, j’ai cru que je pourrais rompre le charme, j’ai cru que je pourrais rivaliser avec lui. Mais il n’est à des kilomètres de moi, et j’ai déjà un genou à terre. 

Bethelan ! Comment sortir ce nom de mon esprit ? Que veut-il ? Que me veut-il ?

Zlabaya, j’ai besoin de toi, nous avons besoin de toi. Je dois retrouver sa grotte, je sais que je peux y arriver, mais pas seul. Où sont-ils ? Où sont mes compagnons ? Rapsody, j’entends ta musique, mais je ne te vois pas. Où suis-je ?

Les mains de la guérisseuse quitte mon visage, je m’endors apaisé et confiant.

Une bien belle journée qui va commencer

Quand je me réveille, le soleil n’est pas encore levé. Autour de moi, tout n’est que silence, si ce n’est quelques respirations rendues bruyantes par l’abus de boissons alcoolisées.

Je me sens en pleine forme ; ai-je tant dormi ?

Les souvenirs de la veille se rappellent à moi : Le village, les tambours, puis les chants… La voix de Zlabaya… Ces propos tournent en boucle dans mon esprit. Elle a l’air de faire confiance à Bethelan. Est-elle sous son influence ? Ou, mes informations à son sujet sont-elles fausses ?

Mais quelle importance s’il est mort.

Je me lève silencieusement. Je picore çà et là dans les plats de victuailles encore présents. Mon regard est attiré par une assiette, à n’en pas douter, une de celles confectionnée par le sorcier. N’ayant aucune compétence pour discerner une quelconque magie provenant de ce réceptacle, je décide de l’ajouter aux objets de mon barda, histoire de la faire examiner plus tard. Et comme les denrées ne manquent pas, je restaure la totalité de mes rations de voyage.

Dehors, le temps n’est plus à la pluie. Au loin, au travers la canopée, on peut apercevoir les montagnes au nord. Est-ce par là que se situe la grotte que nous cherchons ? J’espère que mes camarades ont réussis à obtenir quelques informations pour nous y guider.

Mes pas me conduisent en limite du village. J’essaie de rassembler mes souvenirs de jeunesse pour préparer au mieux la suite de notre aventure.

Dites M.J., avant d’entrer dans notre troisième jour, j’utilise mon talent de « Légat, familier des lieux » pour lister ce qui a changé dans le paysage environnant depuis la dernière fois que je suis venu ici.

Les premiers rayons de soleil apparaissent, la vie va bientôt reprendre dans la communauté.

L’entrée de la grotte

Il est clair que notre expédition doit prendre fin ici, ce soir. Nous sommes tous fatigués, et nous ne connaissons pas la profondeur de cette cavité.

Après avoir fait le tour du lac, il apparait que seuls des animaux de petites tailles s’abreuvent habituellement en ce lieu ; il est vrai que son accès en loin d’être aisé. Reste plus qu’à vérifier qu’aucune créature ne vit au fond de ces eaux cristallines.

Vu que ma dernière baignade m’a valu 2 jours de fièvre, je m’abstiens de tout contact avec ce plan d’eau pourtant si engageant.

Pour éviter de refaire le tour du lac, je décide d’explorer un peu les abords de la cascade. Peut-être peut-on imaginer l’éventualité de se frayer un passage sans trop se mouiller. La végétation est assez dense, mais même si ma progression est lente, elle reste possible. Elle l’est pour moi. Je doute que nos amis plus courts sur pattes soient de mon avis.

Je ne suis plus qu’à quelques centimètres du mur d’eau, et je peux vous confirmer que mon intuition était bonne : à une certaine époque, (avant que la terre ne bouge,) un sentier devait conduire derrière la cascade. Deux choix s’offrent maintenant à moi, soit je fais demi-tour, soit je saute au travers la chute d’eau pour atterrir sur le chemin que je devine en contrebas.

En moins de 2 secondes, je disparais de la vue de mes compagnons.

Derrière la cascade, la rive est presque un mètre plus haute que le niveau du lac, ce qui empêche l’eau de pénétrer de ce côté-ci. Depuis l’extérieure, l’entrée de la grotte semblait assez étroite. En fait, elle forme une sorte d’entonnoir. Ce n’est pas une grotte, c’est clairement un tunnel. L’obscurité est totale au-delà de vingt mètres.

Ce qui est encourageant, c’est que ça ne sent pas mauvais. Mais la qualité de mes sens reste approximative. Aucune trace visible. Si quelqu’un est venu ici, cela remonte à plusieurs mois.

Bon, il est temps que je ressorte. Mes compagnons vont s’inquiéter. Et ben non, en fait, tout le monde s’en fout. Ils n’ont même pas dû voir que j’avais traversé.

De ce côté, l’accès est tout aussi humide, mais moins contraignant. C’est par ici que nous passerons demain. Alors que je m’apprête à héler les joyeux campeurs affairés à quelques dizaines de mètres de moi, mon pied gauche vient taper contre un objet dont la nature tranche avec son environnement. Je ne suis pas spécialiste en bijoux, mais il me semble que les médaillons en argent ne poussent pas dans les massifs de Rodgersias.

J’examine ce collier sur le trajet du retour vers le campement. Les mailles de la chaine sont assez volumineuses. Ce doit être une parure d’homme. Le médaillon n’est pas tout à fait rond, il est finement sculpté : d’un côté la tête d’une femme que je ne reconnais pas, et de l’autre, je crois y deviner un ogopogo.

Fier de ma trouvaille, mais trempé jusqu’aux os, je m’approche de mes camarades. L’eau est fraiche mais généreuse. Quelqu’un a-t-il déjà vu un tel objet ?

Pendant qu’ils examinent le bijou, je m’approche du feu pour me réchauffer. Je prends le premier quart si ça ne vous gêne pas. Le temps que mes habits sèchent.

La nuit tombe lentement.

Galgor ayant décidé de rester en bas du toboggan minéral, malgré la présence potentielle d’un tueur de scolopendre géant, je suis d’avis de ne pas le laisser seul. Ladro est encore dans l’incapacité de descendre plus profondément dans la grotte. Je reste donc avec lui. Je propose à Rapsody et à Méritahé d’aller soutenir Galgor.

Pendant les 5 minutes que durera leur descente, peut-être Ladro aura-t-il lu comment retrouver l’usage de son bras. Si la chance n’est pas de notre côté, alors je ferai glisser nos affaires grâce à notre corde de fortune et je le prendrai sur mon dos pour rejoindre les autres.

Chaque groupe conserve une torche. Nous pourrons nous voir l’un, l’autre.

Je reste en haut pendant que les femmes descendent. Je tend ma torche pour agrandir le cône de lumière, le visage enturbanné pour ne pas respirer la poussière présente dans l’air. A mes pieds, Ladro est toujours en train de consulter son ouvrage de magie. Je suis à l’affût du moindre bruit pouvant venir de là d’où nous venons, la main sur mon épée.

Méritahé, Rapsody, vous êtes d’accord avec ce plan ?