Alors que ses compagnons de voyage émergent de leur longue nuit, Selmy examine les alentours du village, peinant à retrouver des repères acquis des années plus tôt. La chaîne rocheuse accueillant les cavernes de Bethelan, qui auparavant jouxtait le petit lac voisin du village, se trouve maintenant à des heures de marche, une zone forestière nouvelle ayant comme grandit entre les deux.
« Ce n’est pas la mémoire qui vous joue des tours, chevalier, c’est la terre » Zlabaya la guérisseuse claudiquait à ses côtés, appuyée sur sa canne.
« La tradition des coureurs de bois, le marquage des cairns le long des routes, les processions de village en village… ce sont aussi des rituels magiques, vous savez. Il y a bien longtemps, une caste de mages aux savoirs infinis régnaient sur le Thrisme : les Seree. Ils remarquèrent que les cartes anciennes étaient fausses, et en trouvèrent la raison : au fil des éons, de multiples terres furent englouties à l’intérieur des abîmes souterrains. On raconte qu’autrefois le peuple des carregs, les gens de pierre, vivait lui aussi à la surface. Et maintenant certains pays parmi les plus anciens réémergent partout. Des villages autrefois contigus peuvent se retrouver, en quelques années, séparés par une vallée inconnue de tous. Sans circulation entre les communautés, parfois un hiver peut produire une différence notable sur le terrain. C’est pourquoi les Seree ont institué la tradition du marquage des routes, qui ralentit la Remontée des terres anciennes.
Chez nous il a suffit de quelques années pour que les grottes de Bethelan se retrouvent éloignées du village par plusieurs lieues de maquis. Soyez prudents en le traversant, c’est je crois le lieu d’affrontements entre les servants de la Mère-Terreau et les esprits du lieu englouti.
La Mère-Terreau ? Je crois que vous avez déjà entendu son appel, Selmy… Vos délires, vos visions et l’évocation impérieuse du Gommier Rouge… je pense que vous avez respiré les spores émanant de la Gardienne de la forêt. Pourquoi pensez-vous qu’il est interdit de couper des arbres chez les Grinvolts ? Certaines communautés en difficulté le font : quelques jours après on ne retrouve plus que le cercle de pierre, tous les habitants ont été emmenés dans les bois par les servants, et les haches brisées par des racines à la force terrifiante. Certains humains entendent l’appel de la Mère-Terreau qui contrôle toute la côte, et on les dit capables d’entrer dans un arbre pour ressortir d’un autre, des lieues plus loin. On les appelle les courracines.
En plus de ce changement géographique, tu noteras que la grande ville de Millvale nous avait envoyé un notable, Joun le demi-lord, pour examiner la provenance de marques de griffes énormes dans la pierre des montagnes proches. Il n’est jamais revenu, lui et ses cavaliers.
Mais tiens, voici Ladro qui sort de la hutte de Mapce, le cartographmancien… Hou, il court drôlement vite, pour une personne de sa taille ! »
Arrive donc le hobbit, serrant contre lui son éternel grimoire… et une liasse de parchemins couverts de symboles cartographiques étranges, de flèches et d’arabesques absconses. En saisissant le coup d’oeil interrogateur de l’humain, Ladro répond dans un halètement : « ces papelards ? Un emprunt. J’ai découvert comment fonctionne mon grimoire, j’ai pris de devoirs de vacances. D’ailleurs j’ai très envie de marcher assez vite, là-tout-de-suite. Si on y allait ? »
Et sans attendre de réponse, l’ambitieux semi-homme ajoute un peu de distance avec la hutte qu’il vient de visiter, en direction de ses compagnons sur le départ. « RAPSODY !! Sors ton banjo et fais ton boulot de serre-file, fissa ! »
Et c’est donc sur un air de marche forcée que le petit groupe, rejoint par la jeune Meritahe, pris la direction des cavernes de Bethelan.